...et le principe de précaution ?...



I) Le paradoxe actuel.

Jacques Rueff affirmait que L’Europe se ferait par la monnaie ; beaucoup ont espéré la création du super État européen en pariant sur l’euro. Or, rien de tel ne n’apparaît.

On sait qu’en supprimant l’instrument amortisseur que constitue la politique monétaire et de change, la monnaie unique rend indispensable une gestion budgétaire centralisée, gestion seule à même de compenser des chocs locaux. C’est ce qui se passe aux États-Unis ou la coexistence de plusieurs zones monétaires optimales est rendue possible par un mécanisme de redistribution fédéral. Et des chocs asymétriques ne peuvent manquer de se produire dans des économies nationales hétérogènes.

Sur la base de l’évolution de l’IPCV, l’indice des prix à la consommation harmonisés, le résultat est plutôt contrasté. L’inflation, au départ très faible, a tendance à s’élever. Elle dépasse la limite de 2%. Mais il s’agit d’une moyenne. Le plus troublant est l’absence de convergence des taux d’inflation entre les pays membres. Les mauvais élèves ? L’Irlande (5,7%), Le Luxembourg (4,2%) suivis de la Belgique (3,9%), de l’Espagne (3,7%) et du Portugal (3,6%). Les meilleurs ? L’Allemagne (2,6%), la France (2,3%) et l’Autriche (2,2%).

Ces divergences se retrouvent dans les chiffres de croissance.

Face à cette hétérogénéité, qui est accrue par la politique monétaire, puisque les pays où l’inflation est plus forte ont aussi les taux d’intérêt réels les plus bas, la seule solution possible est un mécanisme de compensation qui prendrait la forme d’un fédéralisme budgétaire ou d’une politique budgétaire, pays par pays, très contracyclique.

C’est loin d’être le cas aujourd’hui puisque, en raison des critères imposés par Maastricht, mais aussi du Pacte de stabilité, les politiques budgétaires sont similaires, sauf en ce qui concerne l’Irlande et la Finlande.

Mais, et là est tout le paradoxe, la nécessité d’un fédéralisme budgétaire, et donc d’un “super État européen” se heurte à une certaine désaffection, parmi les dirigeants européens eux-mêmes, de la perspective fédéraliste. Ceci nous a bien été montré lors du Sommet de Nice.


II) Les raisons d’être pessimistes pour l’avenir

Certains affirment que la "convergence des économies" ne manquera pas de se produire à terme, puisque le marché unique est censé homogénéiser les structures productives au sein de la zone euro. Pourtant le libre échange, les marchés communs, et plus encore les marchés unifiés par la monnaie et la réglementation, font jouer à plein la loi de la spécialisation internationale

Dans une étude, deux universitaires allemands, Anja Klüver et Gerhard Rübel montrent que ce phénomène de concentration géographique et de spécialisation industrielle n'a cessé d'augmenter en Europe entre 1972 et 1992. En résumant leurs observations pour les années 1972, 1982 et 1992, les auteurs en ont conclue à un mouvement général de concentration et de spécialisation géographique croissante dans les pays étudiés. Et la tendance est fortement marquée dans tous les types de secteurs. Les diverses industries tendent à se concentrer dans certains pays seulement.

Toujours selon cette étude , la raison fondamentale de ce processus est l'analyse classique dite de Hecksher-Ohlin, qui explique la spécialisation par la disponibilité de facteurs de production particuliers, qu'il s'agisse de travail qualifié, de capital plus ou moins abondant, ou d'autres ressources qui ne sont pas également disponibles dans tous les pays.
Aussi l'avantage comparatif de chacun dans tel ou tel type de production est-il différent et s’installe une spécialisation favorisée par l'ouverture des échanges

La conclusion qui s’ensuit est la suivante : nous avons des économies nationales qui sont de plus en plus différenciées et qui vont réagir de façon différente à l'évolution de la conjoncture qui, un jour, favorise les produits énergétiques, le lendemain les services informatiques et l'année suivante l'industrie chimique.

Emmanuel Todd montre bien, lui aussi que les nations divergent depuis 1974, date à laquelle on peut fixer le début de l’accroissement de la concurrence. Elles divergent car, c’est en elles qu’elles doivent chercher la solution de leurs problèmes. Elles la cherche dans leurs virtualités anthropologiques, sociales et économiques. En bref, les nations ont eu intérêt a diverger car la concurrence, en quelque sorte, se nourrit de la diversité.

Les conjonctures nationales auront donc tendance à diverger. Ce qui rend de plus en plus problématique la définition d'une politique monétaire au niveau d'un ensemble toujours plus
hétérogène.


POUR RÉSUMER L’EURO
• Les coûts pour sa mise en place ont été énormes (la politique des taux d’intérêt élevés aura coûté un million de chômeurs à la France).
• Ces coûts pouvaient être justifiés si la monnaie unique apportait le surcroît de croissance qui faisait défaut à la zone euro (par l’accélération des échanges économiques et grâce à la stabilité des prix). Or, la croissance européenne n’a rien à voir avec la croissance qu’ont connu les États-Unis.
• Et la monnaie unique est loin d’être une monnaie internationale permettant une certaine autonomie dans la gestion de la politique monétaire (grand échec)
• L’harmonisation fiscale est en panne
• On ne se dirige pas vers le super État qui semble nécessaire
• L'unicité de la politique monétaire posera de graves problèmes aux économies nationales qui divergent et qui continueront à se spécialiser.
• D’ou de sérieux risques d’éclatement.

CONCLUSION : contrairement à ce que pensait J. Rueff, c’est peut-être par la monnaie qu’on verra mourir l’idée européenne.


Pour en savoir plus : maxgaetan@hotmail.com




Que va-t-il se passer l’année prochaine ?
Sur la transition et les risques de sécession.



“Certes la transition ne présente pas de difficultés insurmontables. L’opération " nouveau franc " jadis ou le passage au système métrique en Grande-Bretagne en posaient de semblables. Si elles sont exagérées par la communication officielle, tout comme celles du lancement de l’Euro en janvier 1999, c’est pour mieux faire ressortir par la suite un succès triomphal.

L’irruption de l’euro dans le quotidien comportera néanmoins un coût non négligeable en temps passé, en erreurs de toutes sortes ainsi qu’en escroqueries aussi prévisibles qu’inévitables. Mais il sera absorbé pour l’essentiel en quelques semaines ou quelques mois. L’opération est néanmoins, en termes économiques, parfaitement inutile et, si l’on peut dire, " gratuite ". Même pour les partisans de la monnaie unique. Les deux dernières années ont montré en effet que l’on pouvait créer et gérer l’euro sans pour autant abolir le franc, ce dernier étant, il est vrai, ramené au rang de monnaie divisionnaire de la devise européenne. Mais ce dispositif a au moins l’avantage de ne pas imposer un bouleversement de toutes les habitudes de paiement.

A l’évidence, l’euthanasie du franc est politique. Il s’agit de confirmer l’irréversibilité de la construction par la monnaie du super-État continental. Mais cette pérennité restera illusoire, même après la disparition du franc. A l’invitation de l’Association pour l’indépendance monétaire de la France, l’ancien premier ministre tchécoslovaque Vaclav Klaus , nous avait expliqué il y a deux ans comment la séparation politique et économique de la république tchèque et de la république slovaque avait donné lieu, en l’espace de quelques jours et sans la moindre difficulté, à la création de deux monnaies distinctes. Il sera encore plus facile, le moment venu de séparer le franc de l’euro, compte tenu d’une longue tradition d’autonomie qui ne disparaîtra pas avant longtemps.”

Jean Jacques ROSA
Le Figaro économie, vendredi 16 février 2001