Quelle ambition pour la France ?

Natacha POLONY, François DEVOUCOUX DU BUYSSON et David MARTIN-CASTELNAU
Génération République (
republique@noos.fr)


Nous avons lu avec grand intérêt la série que Le Figaro a consacré depuis le début de l’année au rôle de la France dans le monde. Sauf le respect qui leur est dû, nous constatons qu’aucun des intervenants n’avait moins de cinquante ans, voire de soixante. Nous n’ignorons certes pas que la connaissance du vaste monde, comme de ses enjeux, vient avec l’âge, en même temps que l’expérience et la sagesse. Qu’on nous permette cependant de livrer à notre tour, et sans apprêts, quelques réflexions sur la question.

Qui sommes-nous, pour commencer ? Des citoyens entre 25 et 30 ans, avocats, étudiants, créateurs d’entreprise, journalistes, financiers, réunis par une même adhésion aux idéaux républicains si aimablement brocardés par la génération qui nous précède. C’est sur l’idée que la République demeure un projet d’avenir porteur d’espérance, à la source duquel les futurs candidats à l’élection présidentielle seraient bien inspirés de puiser, que nous avons fondé en mars 2001 l’association Génération République qui entend peser sur le débat d’idées. Considérant avec défiance le jeunisme ambiant, nous n’entendons pas livrer ici une vision de " jeunes " du projet de la France, mais simplement exprimer, depuis notre situation particulière, nos souhaits et nos aspirations pour l’avenir. Mais revenons à notre sujet : " Quelle ambition pour la France ? " Notre réponse sera double : une ambition " domestique " pour notre peuple, et une ambition pour nos " frères humains " comme disait si joliment Albert Cohen.

La génération qui nous précède nous a légué une France moins sereine que celle qui l’avait vue grandir. La persistance d’un chômage de masse qui touche en priorité les plus fragiles, le durcissement des conditions de travail, le démantèlement des services publics et la banalisation de la violence ont contribué à installer durablement dans les esprits un profond sentiment d’insécurité. Face à l’apparition de nouveaux périls, et à la résurgence d’autres plus anciens, la France, nous dit-on, serait impuissante. Cette inertie coupable serait le signe que l’arrogante France est enfin sur le point de rentrer dans le rang en acceptant les imperfections insupportables du « moins mauvais des mondes ». Cette idée, volontiers diffusée par ceux qui se nomment eux-mêmes les " experts ", n’a jamais été gobée par notre pays, contrée qui toujours dit " non " à la fatalité. Écoutons Renan : " une nation est une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore ". L’honneur de la France est d’être un  pays où le malheur des uns gâche le bonheur des autres. Redonner à chacun d’entre nous le sentiment d’appartenir à une famille (au sens affectif et non pétainiste, camarades libéraux-libertaires !) certes disparate mais puissamment unie, créer à nouveau les conditions de la convivialité et du partage, voici une belle ambition. L’Histoire de la France, ses valeurs et les institutions républicaines qu’elle s’est donnée constituent autant d’atouts pour atteindre cet objectif qui ne semble lointain que parce qu’il a été abandonné. La recherche systématique de l’intérêt général, le respect sourcilleux du principe d’égalité et le rejet du communautarisme, cet apartheid cool, constitueront les prémices d’un renouveau.

Mais l’ambition de la France ne doit pas se limiter à retrouver les chemins de l’espoir à l’intérieur de ses frontières. Sa vocation, qui est de transmettre un héritage unique, où Jérusalem et Athènes ont rencontré Rome, l’a toujours poussée bien au-delà, et nous n’entendons pas y renoncer. N’en déplaise à ceux qui ne veulent retenir de la France que l’épisode de Vichy, la France incarne au yeux du monde un certain humanisme qu’il est grand temps de vivifier. La France, c’est ainsi, ne se définit pas uniquement par ses intérêts. C’est ce qui lui permet de dénoncer la barbarie du régime des talibans de Kaboul que Reagan n’hésitait pas à qualifier de "combattants de la Liberté ". C’est aussi ce qui aurait dû lui faire considérer avec davantage de sang-froid la situation au Kosovo avant de se lancer dans une expédition punitive absurde désavouée l’année suivante. D’ailleurs, chaque fois que la France s’essaye à la realpolitik, elle y perd son âme. Les pratiques scandaleuses qu’elle a trop longtemps couvertes, sinon encouragées, dans ses anciennes colonies africaines contribuent à flétrir son image aux yeux du monde. Le Président, qui n’hésite pas à se considérer comme " le VRP de l’entreprise France " grandit-il vraiment la nation qu’il préside en se jetant aux pieds des chefs de tribu moyenâgeux du Golfe persique ou en faisant la danse du ventre devant les tyrans chinois pour faire vendre ici un Mirage, là  un TGV? La politique étrangère de la France doit être fondée sur les valeurs de la République, pas sur celles du CAC 40. La France ferait preuve de réalisme en restant plus souvent fidèle à  son idéalisme. On essaye depuis trop longtemps de nous faire croire que la France est vouée à jouer en seconde division, qu’elle n’est qu’une puissance moyenne. Soyons sérieux. Le Conseil de sécurité de l’ONU, le Conseil européen ou le G7 pourraient-ils fonctionner sans la France ? José Bové aurait-il rencontré un tel succès planétaire s’il avait été danois ou sri-lankais ?

Nous croyons sincèrement que la France doit affirmer sa volonté de pacifier les relations internationales et de poursuivre sa politique généreuse en faveur du Tiers-Monde, qui la place aujourd’hui encore, en dépit d’un sensible recul, à la première place du G7 en termes du PNB consacré à l’aide au développement. Elle doit même aller plus loin en annulant la dette des seuls régimes qui pratiquent une authentique démocratie, supprimer tout commerce militaire ou technologique avec les potentats. Elle doit former davantage de jeunes gens issus des pays francophones dans ses universités, dont nul ne conteste la qualité, afin de jeter les bases d’une véritable coopération économique, technologique et culturelle avec les nations du Sud. Et surtout, quel qu’en soit le prix financier ou diplomatique, s’assurer que le jour venu, elle saura braver les intérêts particuliers afin de diffuser gratuitement dans toute l’Afrique les vaccins contre le SIDA. Loin d’être frileuse, notre France sera ouverte au monde et entreprenante.

" Quelle ambition pour la France ? " Préserver, protéger et conquérir. Destin d’une nation adulte, revenue des chimères de l’Impérium et guérie de la mélancolie du déclin. Quelle ambition pour nous, jeunes gens ? Que vous n’en ayez jamais fini avec cette nation insupportable. Jamais.