La nouvelle synthèse républicaine

Gaël BRUSTIER

 

Jean-Claude Casanova nous a livré dans l’édition du 2 janvier du Monde sa vision de ce que signifie aujourd’hui être républicain. Il développe son point de vue avec une certaine honnêteté mais avec beaucoup d’imprécision sur ce que nous sommes réellement, ce qui le conduit, bien malgré lui sans doute, à s’égarer sur notre compte.

 

La renaissance du combat républicain : notre progrès, c’est l’égalité.

 

Si l’on peut dater de 1989 la réapparition du terme républicain comme terme clivant, on peut remonter beaucoup plus tôt pour percevoir les prémices de ce qui deviendra la nouvelle synthèse républicaine des années 2000. Les écrits de Régis Debray des années 1970, en particulier la Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire ouvrent la longue série des écrits précédant l’édification aussi lente que sûre au cours des années 1990 d’un « pôle républicain » au sein de la classe politique mais surtout dans l’électorat. Cette percée du terme révèle l’aspiration croissante des Françaises et des Français à renouer avec une politique guidée par l’idéal égalitaire de la République des origines. Car c’est bien d’égalité qu’il s’agit.

 

Que vive la République paru en 1989, c’est de la part de Debray, une invitation aux adversaires de la République à avoir le courage de tuer la République de face avant de la mettre en terre au cours des festivités funéraires du bicentenaire, façon Jean-Paul Goude. « La Révolution française est finie » nous avait dit François Furet, alors que pour Debray elle ne faisait que continuer voir commencer. « Eternellement révolutionnaire » , ainsi que nous l’avait dit Mendès-France, la République se devait de continuer ou à défaut méritait bien quelques joutes oratoires avant que ces ennemis puissent s’en débarrasser au grand jour. La Rome antique avait connu son lot d’assassinats revendiqués, le régime mitterrandien n’avait même plus l’énergie de revendiquer celui d’une idée. Triste fin pour la République ? Pas si sûr…

 

L’opposition entre « démocrates » et « républicains » mise en évidence par Debray semble se retourner contre les républicains, puisque selon Jean-Claude Casanova, nous ne serions pas démocrates. Mais Jean-Claude Casanova s’égare puisque, comme le dit Debray dans un entretien à paraître à la fin de ce mois[1], l’opposition était purement heuristique et n’avait pour but que de permettre la compréhension de la complémentarité des deux notions.

 

Les républicains n’ont pas, contrairement aux craintes de Jean-Claude Casanova, de certitudes. Ils n’en ont en fait qu’une, c’est que la République est humaine et donc faillible mais que sa finalité, l’égalité entre les hommes, est un projet éminemment juste. La plupart des républicains appartiennent à une génération qui a parfaitement conscience des erreurs lourdes de conséquences des précédents régimes républicains en matière de colonisation ou de politique extérieure. Ils n’en sont pas moins profondément convaincus de la validité des thèses républicaines et de leur capacité à nous permettre d’affronter les enjeux de demain.

 

Face à une gauche qui n’a retenu des ses aïeux qu’une conception du « progrès » réduit au « bougisme » et face  à une droite qui s’est débarrassée assez peu élégamment du gaullisme, les Républicains ont, il est vrai, tout loisir de développer un message alliant justice sociale et souveraineté nationale. S’il est vrai que nous sommes hostiles à l’Europe communautaire, c’est justement parce que nous avons pris à l’extrême gauche ce qu’il y avait de plus réaliste et de plus juste, c’est à dire l’internationalisme, à Mendès-France la passion pour la démocratie et au Général de Gaulle l’exigence d’une politique extérieure ambitieuse.

 

 

Contre l’Europe communautaire : démocratie, internationalisme et politique « tous azimuts ».

 

Vous faites de l’Europe depuis plus de dix ans une sorte d’absolu et d’horizon indépassable de l’humanité. Nous analysons l’Europe non comme une construction politique mais comme une construction éminemment apolitique et a-démocratique, coupée du peuple et du risque de la sanction démocratique. Lorsque l’on nous parle de fédéralisme, on se moque de nous. Les commentateurs de la construction communautaire feraient bien d’être attentifs à ce que disent certains commissaires européens qui, tel Antonio Vittorino dans son discours de Berlin, ont décidé de dépasser la dialectique fédération-confédération au profit de la seule dialectique gouvernancienne inspirée par des auteurs aussi divers que Hans Kelsen, Karl Popper ou Joseph Schumpeter. La « gouvernance » européenne met en compétition intérêts privés et aires géographiques et donne le pas aux lobbies ou aux « experts » sur l’intérêt général, totalement ignoré tant les possibilités d’émergence d’un espace public européen semblent minces. La réalité apolitique et a-démocratique de l’Union européenne oblige les républicains à en dénoncer le mode de fonctionnement sans qu’ils oublient néanmoins que cette fausse entité politique est avant tout la création d’élites politico-administratives nationales, au premier rang desquelles les élites françaises. La Nation reste pour nous le cadre indépassable de la démocratie et l’abandon de sa substance politique au profit d’une entité européenne ne créera pas de système métapolitique, puisque l’Europe fonctionne avant tout comme un puissant désintégrateur de matière politique.

 

Le point fondamental de désaccord entre les républicains et Jean-Claude Casanova se situe donc sur l’analyse que l’on fait de l’Europe. L’Europe est apolitique et n’est donc  pas fédérale. Si comme le disait Jean-Pierre Chevènement dans les années 70, « Les Etats-Unis d’Europe c’est l’Europe des Etats-Unis », aujourd’hui il semble bien que l’Europe soit une sorte de no man’s land institutionnel et politique donnant effectivement le champ libre à la politique des Etats-Unis. Là était la finalité du projet communautaire et pas ailleurs. Ainsi que le disait déjà Romain Gary en 1974, « lorsque l’on nous parle d’Europe-puissance, on est dans le mensonge honteux et désespéré ».

 

C’est donc par internationalisme et désireux de combattre l’hégémonie américaine que les Républicains ont pris conscience des dangers du projet communautaire européen. C’est parce qu’ils sont réalistes qu’ils ont compris que le gaullisme leur apportait les clefs de la compréhension du monde contemporain. Le « jeu de la France » dans le monde, c’est celui qui met en relations les peuples résistants aux hégémonies, ceux que célébra en son temps Pablo Neruda et que d’autres, du Québec à la Vallée du Panchir en passant par les maquis d’Amérique latine souhaitent voir de nouveau être mené. Ce que nous voulons donner à l’Europe c’est un projet politique. Ce projet a un nom, c’est la politique « tous azimuts », décrite elle aussi par Régis Debray dans un livre au titre éponyme.

 

Seule cette politique fera de l’Europe la puissance capable d’équilibrer les rapports de force du monde actuel. Si l’Europe est capable de se penser comme acteur du monde et non comme supplétif de l’ordre américain, alors le sort de l’humanité pourrait en être considérablement modifié.

 

La République, antidote à « McWorld » et « Jihad » ?

 

C’est parce qu’à l’instar du politologue américain Benjamin Barber nous analysons l’avenir du monde sous l’angle de la double menace du « McWorld » et du « Jihad » que nous refusons le communautarisme en France, au moins autant que la soumission de notre pays à la loi de la jungle financière. Alors que McWorld nourrit Jihad, la République nous semble être le projet le plus à même d’apporter une réponse au janus biface de la mondialisation marchande et du repli culturaliste ou ethniste. Contrairement à ce qu’estiment des personnalités aussi diverses qu’Alain Touraine ou Alain de Benoist, nous estimons que les identités individuelles peuvent prendre le pas sur le mythe des identités collectives accaparantes et exclusives. Dans le cadre de la Nation républicaine, de la nation civique, qui ignore les origines ethniques ou religieuses de ses citoyens, chaque citoyens peut se forger son propre destin. Dans le système communautariste, le mythe de la prédestination, le risque de lire le monde au travers de croyances collectives, mènent l’homme à aliéner sa liberté au profit de l’unité communautaire et du fractionnement de la société. L’homme est un animal politique, il n’est pas réductible à la dimension d’atome d’un tout culturaliste.

 

Nous savons qu’aux Etats-Unis, il est des quartiers interdits aux noirs, d’autres aux blancs. Nous savons qu’il y a là-bas des ghettos pour riches et des réserves pour Indiens. Nous savons qu’il y a une incompréhension croissante entre les hispaniques et les anglophones. Nous voyons enfin qu’aux Etats-Unis on indique dans les registres d’inscription en faculté l’origine ethnique ou religieuse des étudiants.

 

C’est la raison qui nous pousse à refuser l’introduction de tout signe religieux distinctif à l’école, l’enseignement obligatoire des langues régionales, l’autonomie législative de la Corse, l’organisation de bibliothèques pour minorités sexuelles etc... Nous croyons en la laïcité et en la capacité des hommes à se définir d’abord en tant que citoyens.

 

Nous pensons que la Nation française est une construction mais qu’elle a de l’avenir. Jean-Claude Casanova en fait une réalité finissante et nous dépeint un inéluctable crépuscule de la République. De notre coté, en empruntant à la gauche socialiste, radicale et communiste son idéal de transformation de la société et de justice sociale, en empruntant au gaullisme la politique extérieure tous azimuts, et en ressourçant notre message aux origines de la République, nous essayons d’apporter à la Nation le projet collectif qui lui manque pour affronter l’avenir.

 

Faut-il être « républicain » avez vous demandé Monsieur Casanova ? Laissez au moins au Français le droit de l’être et à la France celui d’essayer.


[1] Le Jacobin, n°3, janvier-février 2002.